Et ainsi de suite; pour chacune des combinaisons une peine particulière était édictée. Il serait trop long de les énumérer toutes. Les modestes, qui hier avaient renoncé à l'épreuve de leur plein gré seraient délivrés sans aucune punition. Enfin, les fourbes qui n'avaient pu contrebalancer un seul poids seraient punis de mort par l'épée, la corde, l'eau ou les verges, suivant leurs crimes; et l'exécution de cette sentence aurait lieu irrévocablement pour l'exemple des autres. Alors notre vierge rompit le bâton; puis la seconde vierge, celle qui avait lu la sentence, sonna de sa trompette et, s'approchant du rideau blanc; fit une profonde révérence. Je ne puis omettre, ici, de révéler au lecteur, une particularité relative au nombre des prisonniers: Ceux qui pesaient un poids étaient au nombre de sept; ceux qui en pesaient deux, au nombre de vingt et un; pour trois poids il y en avait trente-cinq; pour quatre, trente-cinq; pour cinq, vingt et un; et pour six, sept. Mais pour le poids sept, il n'y en avait qu'un seul qui avait été soulevé avec peine; c'était celui que j'avais délivré; ceux qui avaient été soulevés aisément étaient en grand nombre. Ceux qui avaient laissé descendre tous les poids à terre étaient moins nombreux. Et c'est ainsi que j'ai pu les compter et les noter soigneusement sur ma tablette tandis qu'ils se présentaient un à un. Or, chose étrange, tous ceux qui avaient pesé quelque chose étaient dans des conditions différentes. Ainsi ceux qui pesaient trois poids étaient bien au nombre de trente-cinq, mais l'un avait pesé 1, 2, 3, l'autre 3, 4, 5, le troisième 5, 6, 7 et ainsi de suite; de sorte, que par le plus grand miracle il n'y avait pas deux semblables parmi les cent vingt-six qui avaient pesé quelque chose; et je les nommerai bien tous, chacun avec ses poids si cela ne m'était défendu pour l'instant. Mais j'espère que ce secret sera révélé dans l'avenir avec son interprétation. Après la lecture de cette sentence les seigneurs de la première catégorie exprimèrent une grande satisfaction, car, après cette épreuve rigoureuse, ils n'avaient osé espérer une punition aussi légère. Ils donnèrent plus encore que ce qu'on leur demanda et se rachetèrent avec des chaînes, des bijoux, de l'or, de l'argent, enfin tout ce qu'ils avaient sur eux. Quoique l'on eût défendu aux serviteurs royaux de se moquer d'eux pendant leur départ, quelques railleurs ne purent réprimer le rire; et, en vérité, il était fort amusant de voir avec quelle hâte ils s'éloignèrent. Toutefois quelques-uns avaient demandé qu'on leur fît parvenir le catalogue promis afin qu'ils pussent faire le classement des livres selon le désir de Sa Majesté Royale, ce qu'on leur avait promis à nouveau. Sous le portail on présenta à chacun la coupe remplie de breuvage d'oubli afin qu'aucun ne fut tourmenté par le souvenir de ces incidents. Ils furent suivis par ceux qui s'étaient rétractés avant l'épreuve; on laissa passer ces derniers sans encombre, à cause de leur franchise et de leur honnêteté; mais on leur ordonna de ne jamais revenir dans d'aussi déplorables conditions. Toutefois si une révélation plus profonde les y invitait, ils seraient, comme les autres, des convives bienvenus. Pendant ce temps les prisonniers des catégories suivantes furent dévêtus; et là encore on faisait des distinctions, suivant les crimes de chacun. On renvoya les uns tout nus, sans autres punitions; à d'autres on attacha des sonnettes et des grelots; quelques autres encore furent chassés à coup de fouet. En somme leurs punitions furent trop variées pour que je pusse les relater toutes. Enfin ce fut le tour des derniers; leur punition demandait plus de temps, car suivant le cas, ils furent ou pendus ou décapités, ou noyés ou encore expédiés différemment. Pendant ces exécutions je ne pus retenir mes larmes, non tant par pitié pour eux—en toute justice, ils avaient mérité leur punition pour leurs crimes,—mais j'étais ému par cet aveuglement humain qui nous amène sans cesse à nous préoccuper avant tout de ce en quoi nous avons été scellés depuis la chute première. C'est ainsi que le jardin qui regorgeait de monde un instant auparavant se vida, au point qu'il ne resta guère que les soldats.