Il était vraiment temps que la vierge s'occupât des autres artistes; ceux-ci étaient fort contents car, ainsi que la vierge me le dit plus tard, ils avaient fait de l'or. Certes, cela est aussi une partie de l'art, mais non la plus noble, la plus nécessaire et la meilleure. En effet ils possédaient eux aussi une partie de cette cendre, de sorte qu'ils crurent que l'oiseau n'était destiné qu'à produire de l'or et que c'est par cela que la vie devait être rendue aux décapités. Quant à nous, nous restions là en silence, en attendant le moment où les époux s'éveilleraient; il s'écoula environ une demi-heure dans cette attente. Alors le malicieux Cupidon fit son entrée et après nous avoir salués à la ronde, il vola près d'eux sous les rideaux et les agaça jusqu'à ce qu'ils s'éveillassent. Leur étonnement fut grand à leur réveil, car ils pensaient avoir dormi depuis l'heure où ils avaient été décapités. Cupidon les fit connaître l'un à l'autre, puis se retira un instant pour qu'ils pussent se remettre. En attendant il vint jouer avec nous et finalement il fallut lui chercher la musique et montrer de la gaieté. Bientôt après la vierge revint également; elle salua respectueusement le jeune Roi et la Reine—qu'elle trouva un peu faibles—leur baisa la main et leur donna les deux beaux vêtements; ils s'en vêtirent et s'avancèrent. Deux sièges merveilleux étaient prêts à les recevoir; ils y prirent place et reçurent nos hommages respectueux, pour lesquels le Roi nous remercia lui-même; puis il daigna nous accorder de nouveau sa grâce. Comme il était près de cinq heures, les personnes royales ne purent tarder davantage; on réunit donc à la hâte les objets les plus précieux et nous dûmes conduire les personnes royales par l'escalier, par tous les passages et corps de garde, jusqu'au vaisseau. Ils y prirent place en compagnie de quelques vierges et de Cupidon et s'éloignèrent si vite que nous les perdîmes bientôt de vue; d'après ce qu'on m'a rapporté, on était venu à leur rencontre avec quelques vaisseaux de sorte qu'ils traversèrent une grande distance sur mer en quatre heures. Cinq heures étaient sonnés quand on ordonna aux musiciens de recharger les vaisseaux et de se préparer au départ. Mais comme ils étaient un peu lents, le vieux seigneur fit sortir une partie de ses soldats que nous n'avions pas aperçus jusque-là car ils étaient cachés dans l'enceinte. C'est de cette manière que j'appris que cette tour était toujours prête à résister aux attaques. Ces soldats eurent tôt fait d'embarquer nos bagages, de sorte qu'il ne nous restait qu'à songer au repas. Quand les tables furent dressées, la vierge nous réunit en présence de nos compagnons; alors il nous fallut prendre un air malheureux et étouffer le rire. Ils chuchotaient tout le temps entre eux; cependant quelques-uns nous plaignaient. A ce repas le vieux seigneur était des nôtres. C'était un maître sévère; il n'y eut de parole, si sage fût-elle, qu'il ne sût réfuter, ou compléter, ou du moins développer pour nous instruire. C'est auprès de ce seigneur que j'appris le plus de choses et il serait bon que chacun se rendît près de lui pour s'instruire; beaucoup y trouveraient leur avantage. Après le repas le seigneur nous conduisit d'abord dans ses musées édifiés circulairement sur les bastions; nous y vîmes des créations naturelles fort singulières ainsi que des imitations de la nature produites par l'intelligence humaine; il aurait fallu y passer une année entière pour tout voir. Nous prolongeâmes cette visite à la lumière, bien avant dans la nuit. Enfin le sommeil l'emporta sur la curiosité et nous fûmes conduits dans nos chambres; nous fûmes étonnés de trouver dans le rempart non seulement de bons lits mais encore des appartements très élégants tandis que nous avions dû nous contenter de si peu la veille. J'allai donc goûter un bon repos et comme j'étais presque sans soucis et fatigué par un travail ininterrompu, le bruissement calme de la mer me procura un sommeil profond et doux que je continuai par un rêve depuis onze heures jusqu'à huit heures du matin.