Enfin, abrégeons; avant que nous leur eussions donné tout le sang, elles avaient atteint la grandeur d'adultes; elles avaient des cheveux frisés blonds comme de l'or et, comparée à elles, l'image de Vénus que j'avais vue auparavant, était bien peu de chose. Cependant on ne percevait encore ni chaleur naturelle ni sensibilité; c'étaient des statues inertes, ayant la coloration naturelle des vivants. Alors le vieillard, craignant de les voir trop grandir, fit cesser leur alimentation; puis il leur couvrit le visage avec le drap et fit disposer des torches tout autour de la table. Ici je dois mettre le lecteur en garde, afin qu'il ne considère point ces lumières comme indispensables, car l'intention du vieillard était d'y attirer notre attention pour que la descente des âmes passât inaperçue. De fait, aucun de nous ne l'aurait remarquée, si je n'avais pas vu les flammes deux fois auparavant; cependant je ne détrompai pas mes compagnons et je laissai ignorer au vieillard que j'en savais plus long. Alors le vieillard nous fit prendre place sur un banc devant la table et bientôt la vierge arriva avec ses musiciens. Elle apporta deux beaux vêtements blancs, comme je n'en avais jamais vus dans le château et qui défient toute description; en effet, ils me semblaient être en pur cristal et, néanmoins, ils étaient souples et non transparents; il est donc impossible de les décrire autrement. Elle posa les vêtements sur une table et, après avoir rangé ses vierges autour du banc, elle commença la cérémonie assistée du vieillard et cela encore n'eut lieu que pour nous égarer. Le toit sous lequel se passèrent tous ces événements avait une forme vraiment singulière; à l'intérieur il était formé par sept grandes demi-sphères voûtées, dont la plus haute, celle du centre, était percée à son sommet d'une petite ouverture ronde, qui était obturée à ce moment et qu'aucun de mes compagnons ne remarqua. Après de longues cérémonies, six vierges entrèrent, portant chacune une grande trompette, enveloppée d'une substance verte phosphorescente comme d'une couronne. Le vieillard en prit une, retira quelques lumières du bout de la table et découvrit les visages. Puis il plaça la trompette sur la bouche de l'un des corps, de telle sorte que la partie évasée, tournée vers le haut, vînt juste en face de l'ouverture du toit que je viens de désigner. A ce moment tous mes compagnons regardaient le corps, tandis que mes préoccupations dirigeaient mes regards vers un tout autre point. Ainsi, lorsqu'on eut enflammé les feuilles ou la couronne entourant la trompette, je vis l'orifice du toit s'ouvrir pour livrer passage à un rayon de feu qui se précipita dans le pavillon et s'élança dans le corps; l'ouverture se referma aussitôt et la trompette fut enlevée. Mes compagnons furent trompés par la jonglerie car ils se figuraient que la vie était communiquée aux corps par le feu des couronnes et des feuilles. Dès que l'âme eut pénétré dans le corps, ce dernier ouvrit et ferma les yeux, mais ne faisait guère d'autres mouvements. Ensuite une seconde trompette fut appliquée sur sa bouche; on alluma la couronne et une seconde âme descendit de même; et cela eut lieu trois fois pour chacun des corps. Toutes les lumières furent éteintes ensuite et enlevées; la couverture de velours de la table fut repliée sur les corps et bientôt on étendit et on garnit un lit de voyage. On y porta les corps tout enveloppés, puis on les sortit de la couverture et on les coucha l'un à côté de l'autre. Alors, les rideaux fermés, ils dormirent un long espace de temps.