Que l'on songe dans quel état me mit ce discours! La vierge parla avec une telle gravité que les larmes inondaient nos visages et que nous nous considérions comme les plus infortunés des hommes. Puis la vierge fit appeler les musiciens par l'une des servantes, qui l'accompagnaient toujours en nombre, et on nous mit à la porte en musique au milieu d'un tel éclat de rire que les musiciens eurent de la peine à souffler dans leurs instruments tant ils étaient secoués par le rire. Et ce qui nous affligea particulièrement, ce fut de voir la vierge se moquer de nos pleurs, de notre colère et de notre indignation; en outre, quelques-uns de nos compagnons se réjouissaient certainement de notre malheur. Mais la suite fut bien inattendue; car à peine eûmes-nous franchi la porte, que les musiciens nous invitèrent à cesser nos pleurs et à les suivre gaiement par l'escalier; ils nous conduisirent sous les combles, au-dessus du septième étage. Là nous retrouvâmes le vieillard, que nous n'avions pas vu depuis le matin, se tenant debout devant une petite lucarne ronde. Il nous accueillit amicalement et nous félicita de tout coeur d'avoir été élu par la vierge; mais il faillit mourir de rire quand il sut qu'elle avait été notre désolation au moment d'atteindre un tel bonheur. «Apprenez donc par cela mes chers fils», dit-il, «_que l'homme ne connaît jamais la bonté que Dieu lui prodigue_». Nous nous entretenions ainsi quand la vierge vint en courant avec le petit coffret; après s'être moquée de nous, elle vida ses cendres dans un autre coffret et remplit le sien avec une matière différente en nous disant qu'elle était obligée de mystifier maintenant nos compagnons. Elle nous exhorta à obéir au vieillard en tout ce qu'il nous commanderait et à ne pas faiblir dans notre zèle. Puis elle retourna dans la septième salle, où elle appela nos compagnons. J'ignore le début de l'opération qu'elle fit avec eux; car, non seulement on leur avait défendu d'une manière absolue d'en parler, mais nous ne pouvions les observer des combles à cause de nos occupations. Or voici quel fut notre travail. Il fallut humecter d'abord les cendres avec l'eau que nous avions préparée auparavant, de manière à en faire une pâte claire; puis nous plaçâmes la matière sur le feu jusqu'à ce qu'elle fût très chaude. Alors nous la vidâmes toute chaude dans deux petits moules qu'ensuite nous laissâmes refroidir un peu. Nous eûmes donc le loisir de regarder un instant nos compagnons à travers quelques fissures pratiquées à cet effet; ils étaient affairés autour d'un fourneau et chacun soufflait dans le feu avec un tuyau. Les voici donc réunis autour du brasier, soufflant à perdre haleine, bien convaincus qu'ils étaient mieux partagés que nous; et ils soufflaient encore quand notre vieillard nous rappela au travail, de sorte que je ne puis dire ce qu'ils firent ensuite. Nous ouvrîmes les petites formes et nous y aperçûmes deux belles figurines presque transparentes, comme les yeux humains n'en ont jamais vues. C'étaient un garçonnet et une fillette. Chacune n'avait que quatre pouces de long; ce qui m'étonna outre mesure, c'est qu'elles n'étaient pas dures, mais en chair molle comme les autres hommes. Cependant elles n'avaient point de vie, si bien qu'à ce moment j'étais convaincu que dame Vénus avait été également faite ainsi. Nous posâmes ces adorables enfants sur deux petits coussins en satin et nous ne cessâmes de les regarder sans pouvoir nous détacher de ce gracieux spectacle. Mais le vieillard nous rappela à la réalité; il nous remit le sang de l'oiseau recueilli dans la petite coupe en or et nous ordonna de le laisser tomber goutte à goutte et sans interruption dans la bouche des figurines. Celles-ci grandirent dès lors à vue d'oeil, et ces petites merveilles embellirent encore en proportion de leur croissance. Je souhaitai que tous les peintres eussent été là pour rougir de leurs oeuvres devant cette création de la nature. Mais maintenant elles grandirent tellement qu'il fallut les enlever des coussins et les coucher sur une longue table garnie de velours blanc; puis le vieillard nous ordonna de les couvrir jusqu'au-dessus de la poitrine d'un taffetas double et blanc, très doux; ce que nous fîmes à regret, à cause de leur indicible beauté.