Oh Dieu! que ne puis-je décrire avec plus de force l'angoisse qui nous étreignit alors, car nous cherchions tous à nous emparer de la corde et par cela même nous nous en empêchions mutuellement. Sept minutes s'écoulèrent, puis une clochette tinta; à ce signal les serviteurs ramenèrent la corde pour la première fois avec quatre des nôtres. A ce moment j'étais bien loin de pouvoir saisir la corde, puisque, pour mon grand malheur, j'étais monté sur une pierre contre la paroi de la tour, comme je l'ai dit; de cet endroit je ne pouvais saisir la corde qui descendait au milieu.

La corde nous fut tendue une seconde fois; mais beaucoup parmi nous avaient des chaînes trop lourdes et des mains trop délicates pour y rester accrochés, et, en tombant ils en entraînaient beaucoup d'autres qui se seraient peut-être maintenus. Hélas! j'en vis qui, ne pouvant se saisir de la corde en arrachaient d'autres, tant nous fûmes envieux dans notre grande misère. Mais je plaignis surtout ceux qui étaient tellement lourds que leurs mains s'arrachèrent de leurs corps sans qu'ils parvinssent à monter.

Il arriva donc qu'en cinq allées et venues, bien peu furent délivrés; car à l'instant même où le signal était donné, les serviteurs ramenaient la corde avec une telle rapidité que la plupart de ceux qui l'avaient saisie tombaient les uns sur les autres. La cinquième fois notamment la corde fut retirée à vide de sorte que beaucoup d'entre nous, dont moi-même désespéraient de leur délivrance; nous implorâmes donc Dieu pour qu'il eût pitié de nous et nous sortit de cette ténèbre puisque les circonstances étaient propices; et quelques-uns ont été exaucés.

Comme la corde balançait pendant qu'on la retirait elle vint à passer près de moi, peut-être par la volonté divine; je la suivis au vol et m'assis par-dessus tous les autres; et c'est ainsi que j'en sortis contre toute attente. Ma joie fut telle que je ne sentis pas les blessures qu'une pierre aiguë me fit à la tête pendant la montée; je ne m'en aperçus qu'au moment où, à mon tour, je dus aider les autres délivrés à retirer la corde pour la septième et dernière fois; alors, par l'effort déployé, le sang se répandit sur tous mes vêtements, sans que je le remarquasse, dans ma joie.

Après ce dernier retrait de la corde, ramenant un plus grand nombre de prisonniers, la dame chargea son très vieux fils (dont l'âge m'étonnait grandement) d'exhorter les prisonniers restant dans la tour; celui-ci, après une courte réflexion, prit la parole comme suit:

Chers enfants Qui êtes là-bas, Voici terminé Ce qui était prévu depuis longtemps. Ce que la grâce de ma mère A accordé à vos frères Ne leur enviez point. Des temps joyeux viendront bientôt, Où tous seront égaux; Il n'y aura plus ni pauvre ni riche. Celui à qui on a commandé beaucoup Devra apporter beaucoup, Celui à qui on a confié beaucoup Devra rendre des comptes sévères. Cessez donc vos plaintes amères; Qu'est-ce que quelques jours.

Dès qu'il eût achevé ce discours, la toiture fut replacée sur la tour. Alors l'appel des trompettes et des tambours retentit de nouveau, mais leur éclat ne parvenait pas à dominer les gémissements des prisonniers de la tour qui s'adressaient à tous ceux qui étaient dehors; et cela me fit venir les larmes aux yeux.

La vieille dame prit place à côté de son fils sur le siège disposé à son intention et fit compter les délivrés. Quand elle en eut appris le nombre et l'eut marqué sur une tablette en or, elle demanda le nom de chacun qui fut noté par un page. Elle nous regarda ensuite, soupira et dit à son fils (ce que j'entendis fort bien): «Ah! que je plains les pauvres hommes dans la tour; puisse Dieu me permettre de les délivrer tous». Le fils répondit: «Mère, Dieu l'a ordonné ainsi et nous ne devons pas lui désobéir. Si nous étions tous seigneurs et possesseurs des biens de la terre, qui donc nous servirait quand nous sommes à table?». A cela, sa mère ne répliqua rien.