Rose-Croix-Textes fondateurs-Les Noces Chimiques de Christian Rosencreutz-Deuxième jour-6/9
Par Fabrice le , le site sur l'ésotérisme et la voyance - Lien permanent
Lorsque ces gens-là furent rassasiés et que le vin leur eût ôté la honte du coeur, ils se vantèrent tous et prônèrent leur puissance. L'un parla d'essayer ceci, l'autre cela, et les plus sots crièrent les plus fort; maintenant encore je ne puis m'empêcher de m'irriter, quand je me rappelle les actes surnaturels et impossibles que j'ai entendu raconter. Pour finir ils changèrent de place; ça et là un courtisan se glissa entre deux seigneurs, et alors ceux-ci projetaient des actions d'éclat telles que la force de Samson ou d'Hercule n'eût pas suffi pour les accomplir. Tel voulait délivrer Atlas de son fardeau, tel autre parlait de retirer le Cerbère tricéphale des enfers; bref chacun divaguait à sa manière. La folie des grands seigneurs était telle qu'ils finissaient par croire à leurs propres mensonges et l'audace des méchants ne connut plus de bornes, de sorte qu'ils ne tinrent aucun compte des coups qu'ils reçurent sur les doigts comme avertissement. Enfin, comme l'un d'eux se vanta de s'être emparé d'une chaîne d'or, les autres continuèrent tous dans ce sens. J'en vis un qui prétendait entendre bruisser les cieux; un autre pouvait voir les Idées Platoniciennes; un troisième voulait compter les Atomes de Démocrite et bien d'autres connaissaient le mouvement perpétuel. A mon avis, plusieurs avaient une bonne intelligence, mais, pour leur malheur, ils avaient trop bonne opinion d'eux-mêmes. Pour finir, il y en avait un qui voulait tout simplement nous persuader qu'il voyait les valets qui nous servaient, et il aurait discuté longtemps encore, si l'un de ces serveurs invisibles ne lui avait appliqué un soufflet sur sa bouche menteuse, de sorte que, non seulement lui, mais encore bon nombre de ses voisins, devinrent muets comme des souris. Mais, à ma grande satisfaction, tous ceux que j'estimais, gardaient le silence dans ce bruit; ils n'élevaient point la voix, car ils se considéraient comme gens inintelligents, incapables de saisir le secret de la nature, dont, au surplus, ils se croyaient tout à fait indignes. Dans ce tumulte, j'aurais presque maudit le jour de mon arrivée en ce lieu, car je voyais avec amertume que les gens méchants et légers étaient comblés d'honneurs, tandis que moi, je ne pouvais rester en paix à mon humble place; en effet, un de ces scélérats me raillait en me traitant de fou achevé. Comme j'ignorais qu'il y eût encore une porte par laquelle nous devions passer, je m'imaginais que je resterais ainsi en butte aux railleries et au mépris pendant toute la durée des noces; je ne pensais cependant pas avoir tellement démérité du fiancé ou de la fiancée et j'estimais qu'ils auraient pu trouver quelqu'un d'autre pour tenir l'emploi de bouffon à leurs noces. Hélas! c'est à ce manque de résignation que l'inégalité du monde pousse les coeurs simples; et c'est précisément cette impatience que mon rêve m'avait montrée sous le symbole de la claudication. Et les vociférations augmentaient de plus en plus. Déjà, certains voulaient nous donner pour vrai des visions forgées de toutes pièces et des songes d'une fausseté évidente. Par contre mon voisin était un homme calme et de bonnes manières; après avoir causé de choses très sensées il me dit enfin: «Vois, mon frère; si en ce moment quelque nouvel arrivant voulait faire entrer tous ces endurcis dans le droit chemin, l'écouterait-on?»—«Certes non», répondis-je;—«C'est ainsi», dit-il «que le monde veut à toute force être abusé et ferme ses oreilles à ceux qui ne cherchent que son bien. Regarde donc ce flatteur et observe par quelles comparaisons ridicules et par quelles déductions insensées il capte l'attention de son entourage; là-bas un autre se moque des gens avec des mots mystérieux inouis. Mais, crois m'en, il arrivera un temps où l'on ôtera les masques et les déguisements pour montrer à tous, les fourbes qu'ils cachaient; alors on reviendra peut-être à ceux que l'on avait dédaignés». Et le tumulte devaient de plus en plus violent. Soudain une musique délicieuse, admirable, telle que je n'en avais entendue de ma vie, s'éleva dans la salle; et, pressentant des événements inattendus, toute l'assemblée se tut. La mélodie montait d'un ensemble d'instruments à corde avec une harmonie si parfaite que j'en restai comme figé, tout absorbé en moi-même, au grand étonnement de mon voisin; et elle nous tint sous son charme près d'une demi-heure durant laquelle nous gardâmes le silence; du reste quelques-uns ayant eu l'intention de parler furent aussitôt corrigés par une main invisible; en ce qui me concernait, renonçant à voir les musiciens je cherchais à voir leurs instruments. Une demi-heure s'était écoulée lorsque la musique cessa subitement sans que nous eussions pu voir d'où elle provenait.