Je me retournai encore pour examiner la porte; c'était un chef-d'oeuvre admirable et le monde entier n'en possédait pas une qui l'égalât. A côté de la porte se dressaient deux colonnes; l'une d'elles portait une statue souriante, avec l'inscription: CONGRATULATEUR Congratulor.; sur l'autre la statue cachait sa figure tristement et au-dessous on lisait: JE COMPATIS Condoleo. En un mot, on voyait des sentences et des images tellement obscures et mystérieuses que les plus sages de la terre n'eussent pu les expliquer; mais, pourvu que Dieu le permette, je les décrirai tous sous peu et je les expliquerai. En passant sous la porte il m'avait fallu dire mon nom, qui fut inscrit le dernier sur le parchemin destiné au futur époux. Alors seulement le véritable insigne de convive me fut donné; il était un peu plus petit que les autres mais beaucoup plus pesant. Les trois lettres suivantes y étaient gravées: S.P.N.Salus per naturam; Sponsi praesenta...; ensuite on me chaussa d'une paire de souliers neufs, car le sol entier du château était dallé de marbre clair. Comme il m'était loisible de donner mes vieux souliers à l'un des pauvres qui s'asseyaient fréquemment mais très décemment sous la porte, j'en fis présent à un vieillard. Quelques instants après, deux pages tenant des flambeaux, me conduisirent dans une chambrette et me prièrent de me reposer sur un banc; ce que je fis, tandis qu'ils disposaient les flambeaux dans deux trous pratiqués dans le sol; puis ils s'en allèrent, me laissant seul. Tout à coup, j'entendis près de moi un bruit sans cause apparente et voici que je me sentis saisi par plusieurs hommes à la fois; ne les voyant pas je fus bien obligé de les laisser agir à leur gré. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils étaient perruquiers; je les priai alors de ne plus me secouer ainsi et je déclarai que je me prêterais à tout ce qu'ils voudraient. Ils me rendirent aussitôt la liberté de mes mouvements et l'un d'eux, tout en restant invisible, me coupa adroitement les cheveux sur le sommet de la tête; il respecta cependant mes longs cheveux blanchis par l'âge sur mon front et sur mes tempes. J'avoue que, de prime abord, je faillis m'évanouir; car je croyais que Dieu m'avait abandonné à cause de ma témérité au moment où je me sentis soulevé si irrésistiblement. Enfin, les perruquiers invisibles ramassèrent soigneusement les cheveux coupés et les emportèrent; les deux pages revinrent alors et se mirent à rire de ma frayeur. Mais à peine eurent-ils ouvert la bouche qu'une petite clochette tinta, pour réunir l'assemblée ainsi qu'on me l'apprit. Les pages me précédèrent donc avec leurs flambeaux et me conduisirent à la grande salle, à travers une infinité de couloirs, de portes et d'escaliers. Une foule de convives se pressait dans cette salle; on y voyait des empereurs, des rois, des princes et des seigneurs, des nobles et des roturiers, des riches et des pauvres et toutes sortes de gens; j'en fus extrêmement surpris en songeant en moi-même: «Ah! suis-je assez fou! pourquoi m'être tant tourmenté pour ce voyage! Voici des compagnons que je connais fort bien et que je n'ai jamais estimés; les voici donc tous, et moi, avec toutes mes prières et mes supplications, j'y suis entré le dernier, et à grand'peine!» Ce fut encore le diable qui m'inspira ces pensées et bien d'autres semblables, malgré tous mes efforts pour le chasser. De ci et de là, ceux qui me connaissaient m'appelaient: «Frère Rosencreutz, te voilà donc arrivé aussi?»—«Oui, mes frères». répondis-je, «La grâce de Dieu m'a fait entrer également». Ils rirent de ma réponse et me trouvèrent ridicule d'invoquer Dieu pour une chose aussi simple. Comme je questionnais chacun sur le chemin qu'il avait suivi—plusieurs avaient dû descendre le long des rochers,—des trompettes invisibles sonnèrent l'heure du repas. Alors chacun se plaça selon le rang auquel il croyait avoir droit; si bien que moi et d'autres pauvres gens avons trouvé à peine une petite place à la dernière table. Alors les deux pages entrèrent, et l'un d'eux récita de si admirables prières que mon coeur en fut réjoui; cependant quelques-uns des grands seigneurs n'y prêtaient aucune attention, mais riaient entre eux, se faisaient des signes, mordillaient leurs chapeaux et s'amusaient avec d'autres plaisanteries de ce genre. Puis on servit. Quoique nous ne pussions voir personne les plats étaient si bien présentés qu'il me semblait que chaque convive avait son valet.